La première Gaypride du monde Arabe

Members of Lebanon's LGBTQ community attend a picnic the coastal city of Batroun, north of Beirut, on May 21, 2017, as part of the Beirut Pride week AFP

Lorsque j’entends certaines personnes me dire que la Gaypride est la fête des folles et n’a aucune raison d’être, je les invite à étudier l’Histoire de la Gaypride. A étudier l’Histoire tout court, aussi, pour comprendre qu’aucun droit n’est jamais acquis. Enfin, je les invite à étudier ce qui se passe dans d’autres pays. Partout dans le monde, des gens se battent pour leurs droits. Le Liban fait partie de ces pays.

Comptant plus de six millions d’habitants, il est situé dans le bassin méditerranéen. La liberté de culte est reconnue pour toutes les religions. Le Liban compte environ 60 % de musulmans, 20 % de chrétiens et 12 % de grecs orthodoxes et autres catholiques.

Le pays connait depuis quelques années une véritable révolution culturelle même si de nombreux progrès restent encore à faire. En effet, les personnes LGBT sont toujours susceptibles d’être poursuivies pénalement. Malgré cela, une Gaypride a été organisée mais ses débuts sont plutôt chaotiques…

La vie LGBT à Beyrouth

Depuis cinq ans, la vie LGBT à Beyrouth est en pleine ébullition. Cette révolution culturelle est notamment due à Anya Kneez, jeune homme d’origine libanaise qui a passé sa jeunesse à New-York. Dans son appartement de Brooklyn, il se transformait régulièrement en Drag Queen avec ses colocataires et sortait dans les bars de la ville.

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Lorsqu’il arrive à Beyrouth en 2012, il ne compte pas renoncer à son mode de vie, signe de sa liberté. A cette époque, il existait une communauté LGBT mais pas de communauté Queer. Aujourd’hui, de nombreuses soirées de drag queens sont organisées à Beyrouth, à l’image des soirées EGO,  réputées pour être les plus libres et explosives de la ville.

Artistiquement, Beyrouth connait également une ébullition culturelle. Art Queer Habibi est un artiste libanais qui met en scène des personnes Queer dans des décors arabes classiques. Le résultat est très artistique et très beau. N’hésitez pas à aller consulter sa page Instagram et à le soutenir en achetant une carte.

On peut également citer Cold Cuts, un magazine de photographies sur la culture Queer orientale.

Cependant, même si dans certains quartiers de Beyrouth, la population LGBT jouit d’une relative bienveillance avec des clubs et des bars ouvertement gays ainsi que des centres de santé ouverts à tous, la situation reste difficile.

Il est aujourd’hui toujours dangereux de s’afficher en public : « Il [faut] trouver quelqu’un qui nous emmène et nous dépose à l’intérieur de la boîte de nuit, sans ne jamais se faire voir dans la rue » raconte Anya Kneez.

Une étude Ipsos commandée par la Fondation arabe pour les libertés et l’égalité (AFE) réalisée en 2015 sur 1200 personnes fait apparaître que 79% des interviewés estiment que l’homosexualité est une maladie hormonale, 82% pensent que c’est une menace envers le modèle de la famille traditionnelle. Par contre 65% d’entre eux s’opposent à l’idée que les homosexuels puissent aller en prison.

On assiste a une amélioration de la situation grâce à l’ONG « Helem », et ses activistes qui militent pour une reconnaissance des droits LGBT au Liban. Depuis sa création en 2005, Helem a publié de nombreux rapports dénonçant la brutalité dont font preuve les autorités libanaises envers la communauté LGBT. Joseph Aoun, cofondateur de Helem, se souvient de l’affaire du 9 août 2014, quand vingt-sept hommes ont été arrêtés et frappés lors d’une descente de police dans un sauna. « Le motif invoqué est souvent fallacieux. On accuse à tort les individus d’être des toxicomanes ou des prostitués », poursuit l’activiste.

Helem peut se vanter d’être à l’origine de nombreuses avancées. Par exemple, les tests VIH obligatoires sont interdits depuis 2012. « Il y a des personnes à qui l’on annonçait qu’elles étaient contrôlées positives devant tout le monde au commissariat, sans respecter leur droit à l’anonymat. Et parfois, c’était même faux. ».

« Il y a une déstigmatisation qui est manifeste dans la société, veut croire Hadi Damien, organisateur de la Beirut Pride. Les homos sont de plus en plus visibles dans les sphères professionnelles, académiques et sociales ». Georges Azzi, directeur de l’AFE abonde : « Il faut se souvenir qu’il y a dix ans, des gays étaient battus et emprisonnés régulièrement et il n’y avait pas une ligne dans les médias ».

En 2017, la plus vieille et plus grande chaîne de restaurants du Liban a diffusé sa dernière publicité en ligne et à la télévision. Elle y mettait un couple de femmes en scène, pour la première fois dans l’histoire du pays. La responsable de la communication de la chaîne a expliqué vouloir « inclure les personnes que nous voyons partout autour de nous ».

La situation juridique

L’article 535 du code pénal sanctionne les relations sexuelles dites « contraires aux lois de la nature ». Cet article controversé n’évoque pas explicitement l’homosexualité. Comme l’explique Joseph Aoun, « concrètement, cette notion très floue qu’ils nomment “contre-nature”, et dont la définition n’est jamais donnée, c’est la sodomie. »

Depuis 2009, cinq tribunaux de Première instance ont refusé de poursuivre des homosexuels sous ce chef d’inculpation, évoquant des termes imprécis qui n’ont pas à s’appliquer à la communauté gay.

Le 12 juillet 2018, pour la première fois, une Cour d’appel confirme ces décisions et considère que « l’interprétation doit se faire en accord avec l’évolution de la société. » Avec cet article, « le but du législateur n’est pas de pénaliser l’homosexualité, mais l’atteinte aux mœurs publiques, […] le texte doit donc être appliqué pour les cas qui représentent une atteinte aux mœurs publiques. ».

Cela signifie que « les relations homosexuelles ne constituent pas un crime, du moment qu’elles impliquent des personnes majeures, et qu’elles ne se manifestent pas dans un espace public », estime l’avocat Karim Nammour, membre de l’ONG Legal-Agenda. L’adhésion d’une Cour d’appel aux décisions de dépénalisation traduit une prise de conscience de plus en plus accrue par les juridictions libanaises des enjeux sociaux qui entourent l’interprétation de l’article 534.

Youma Makhlouf, avocate au barreau de Beyrouth confirme que cette décision constitue une avancée, même si elle ne s’impose pas aux autres magistrats qui demeurent libres d’adopter une interprétation divergente. En outre, il existe toujours d’autres méthodes pour criminaliser les homosexuels. L’une d’entre elles consiste à décrire leur relation comme une atteinte « à la morale publique ».

Les personnes LGBT au Liban restent donc susceptibles de poursuites pénales sur le fondement de l’article 534. Elles sont encore victimes d’actes de chantage initiés par des tiers qui les menacent de dévoiler leur orientation sexuelle aux membres de leur famille ou aux autorités publiques, de harcèlement moral et de violence physique dans la rue, d’intrusion dans leur vie privée à l’occasion de fouilles de données sur leurs téléphones mobiles. De telles pratiques attentatoires à la personne ne s’affaibliront qu’avec la multiplication des décisions judiciaires allant dans le sens de la dépénalisation des relations entre personnes de même sexe.

Pour Nour Nasr, activiste en faveur des droits humains et chercheuse à l’université de Beyrouth sur les questions du genre et de la sexualité au Moyen-Orient, les Libanais et Libanaises vivent une période charnière. «On pourra dire que l’on a connu l’époque de l’article 534», annonce-t-elle. Car pour la chercheuse, aucun doute: l’article sera bientôt abrogé. «Je pense que dans une dizaine d’années cette loi n’existera plus, s’enthousiasme t’elle. Cela peut paraître long, mais c’est la vitesse de la justice au Liban, droits LGBT ou non.»

La Beirut Pride 2017

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La première Pride du monde arabe a eu lieu du 14 au 21 mai 2017 (pour coïncider avec la journée internationale contre l’homophobie, le 17 mai).

Durant une semaine, plusieurs évènements ont été organisé : exposition et table ronde sur l’identité de genre, workshop et show de dragqueens, débat sur la présence des LGBT dans la filmographie libanaise,… ainsi qu’une soirée dans Mar Mkhayel, la rue la plus branchée de Beyrouth ou dix-huit bars ont fait flotter le drapeau LGBT.

Au lieu d’une parade, les militants de la Beirut Pride ont dû clôturer cette semaine avec un barbecue géant et de la musique live sur un terrain privé. La marche initialement prévue a été annulée, pour risques de sécurité suite à des menaces.

Ce 21 mai 2017, plusieurs ambassades au Liban ont fait flotter le drapeau arc-en-ciel en soutien à la Beirut Pride.

Ce premier évènement a constitué, selon Hadi Damien, organisateur de la Beirut Pride « une avancée significative dont [ils sont] fiers ». Il la voit comme « un signe encourageant pour la promotion de la dignité humaine et la dénonciation de la violence basée sur la diversité du sexe et du genre », le but de l’événement étant avant tout de « banaliser » l’existence de la communauté LGBT, pour aider à « transcender les étiquettes ».

Plus de quatre milles personnes ont assisté à la Beirut Pride 2017.

La Beirut Pride 2018

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Cette seconde Beirut Pride a été organisée dans le même esprit que la précédente, du 12 au 20 mai 2018.

La semaine s’est ouverte avec un cocktail en l’honneur des parents qui n’ont pas rejeté leur enfant à cause de leur orientation sexuelle. Plus de 800 personnes étaient présentes. « C’était une façon de célébrer les parents qui ont bien accueilli l’homosexualité de leurs enfants. Ça a également une portée politique, puisque cette causerie devait surtout montrer que non, l’homosexualité ne détruit pas forcément une famille », explique Hadi Damien.

Au programme de la semaine, un atelier de travail sur les lois relatives aux homosexuels et aux transgenres, le lancement de « The corporate plegde », un dispositif qui vise à prévenir les discriminations subies par les LGBT dans le cadre de leur vie professionnelle, une soirée « micro ouvert », au cours de laquelle des bisexuels, des homosexuels et des transgenres peuvent venir raconter leur histoire,…

Le Dimanche 20 mai, la Beirut Pride devait s’achever avec un défilé dans les rues de Mar Mikhael.

Cependant, tout ne s’est pas passé comme prévu: lors du troisième jour de festivité, le bureau de censure de la sûreté générale est intervenu quelques minutes avant le début de la lecture d’une pièce de théâtre mettant en scène le parcours de victimes de violences homophobes dans différents pays.

La représentation est annulée pour défaut d’obtention d’un visa de censure. « La demande avait pourtant été faite. Le bureau avait répondu que ce n’était pas nécessaire, puisqu’il s’agissait d’une simple lecture et non pas d’une performance », explique Hadi Damien.

Dans la foulée, il est conduit au siège de la police des mœurs et passe la nuit en cellule. « On était 39 personnes dans une cellule prévue pour cinq », poursuit-il. Le lendemain, il apprend qu’il est accusé d’avoir publié un texte en langue arabe sur le site de l’événement, incitant à la débauche et au vice.

Alors qu’il n’a pas publié de texte en arabe mais seulement une présentation en anglais évoquant les objectifs de la Beirut Pride. « C’est un texte falsifié. Les auteurs de la version en arabe ont choisi des événements du festival, en ont changé le contenu et la description. »

Hadi Damien est finalement relâché le lendemain, après décision du procureur d’annuler tous les événements liés à la Beirut Pride et après avoir signé un engagement à s’y conformer. La décision a provoqué la réaction d’organisations comme Amnesty International qui a dénoncé une « tentative scandaleuse visant à nier les droits humains des personnes LGBTI ».

La Beirut Pride 2019

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La Beirut Pride 2019 était prévue du 28 septembre au 6 octobre 2019.

Le 25 septembre, les organisateurs annoncent sur leur page facebook que l’évènement est annulé jusqu’à nouvel ordre. L’administration de l’amphithéâtre censée héberger le spectacle d’ouverture a reçu « des déclarations menaçant de violences » visant les participants au concert d’inauguration, mais également la direction de la salle.

Dès le 23 septembre, l’association islamique des foutawa a évoqué de possibles « réactions » dans la rue contre « ce concert contraire à la morale », ajoutant que « Beyrouth n’a pas été et ne sera pas une ville pour la défense des déviés ».

Dès l’annonce de la soirée d’inauguration, « des institutions religieuses ont demandé l’annulation du concert, le reliant à la promotion du mariage pour tous et l’association à la débauche et l’immoralité », a indiqué l’organisation Beirut Pride sur sa page facebook.

L’ancien mufti de la République libanaise, Mohammed Rachid Kabbani avait appelé le responsable « de la protection de la sécurité des bonnes mœurs au Liban » à « assumer ses responsabilités et poursuivre les perturbateurs des bonnes mœurs ». Le cheikh a en outre fait référence à la ville de Sodome « détruite par la colère divine » en raison des pêchés de ses habitants, selon l’Ancien Testament

 

Le combat continue et n’est pas encore gagné, même si les sociétés se dirigent inéluctablement vers ouverture progressive des droits.

Je veux répondre à ces personnes qui me disent que la Pride est la fête des folles et n’a aucune raison d’être. Qu’ils sortent de leur bulle et regardent le parcours et le combat de Hadi Damien, de Joseph Aoun, de Anya Kneez et des quatre milles autres courageuses personnes qui ont assisté à la première Beirut Pride. Marcher fièrement partout dans le monde, c’est célébrer nos ancêtres, se battre pour conserver nos droits, et c’est aussi soutenir nos frères et nos sœurs qui se battent et qui souffrent dans d’autres pays.

Depuis quelques semaines, un vent de contestation souffle au Liban. Il m’est difficile d’en comprendre tous les tenants et les aboutissants mais je garde l’espoir que cela se traduira par un grand vent de liberté qui soufflera – entre autres – en faveur des personnes LGBT.

Comme dirait notre Drag Queen prérérée : « Sachay Away » les haineux, les conservateurs, les extrémistes en tout genre, les trolls et leurs amis.

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